Par Klein Reporters
YAOUNDÉ, Cameroun — Dans un monde où la perception de l’intégrité peut faire ou défaire les perspectives d’un pays, le Cameroun reste englué dans une stagnation préoccupante.
Selon l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2025 publié par Transparency International, le pays d’Afrique centrale a obtenu un score de 26 sur 100, inchangé par rapport à l’année précédente, ce qui le place au 142e rang sur 182 pays et territoires dans le monde.
Cet indice, qui mesure le niveau perçu de corruption dans le secteur public sur une échelle de 0 (très corrompu) à 100 (très intègre), met en lumière un échec persistant à enrayer la corruption systémique. Celle-ci, selon les experts, freine la croissance économique, mine la confiance des citoyens et aggrave les inégalités sociales. L’IPC 2025, publié début 2026, révèle une stagnation globale des efforts anti-corruption, avec une moyenne mondiale tombant à un nouveau plus bas historique de 42 points. En Afrique subsaharienne, où se situe le Cameroun, la moyenne régionale s’établit à seulement 33, faisant de cette zone la plus touchée par la corruption au monde. Si certains pays africains comme les Seychelles (68) ou le Cap-Vert (62) progressent nettement, le score du Cameroun oscille entre 25 et 29 depuis 2012, signe d’une inertie décennale.
Une position régionale particulièrement défavorable . Au sein du continent, la situation du Cameroun est particulièrement inquiétante. Il est largement distancé par des leaders régionaux tels que le Botswana et le Rwanda (58 chacun), mais aussi par le Sénégal (46) ou le Ghana (43), qui ont mis en œuvre des réformes ayant donné des résultats mesurables. Le Cameroun se retrouve plutôt dans le peloton des pays les plus mal classés, aux côtés du Nigeria (26) et du Kenya (30), où les scandales de corruption font régulièrement la une.
Au niveau mondial, il se situe juste au-dessus des pires élèves comme le Soudan du Sud (8) et la Somalie (9), mais très loin des bons élèves comme le Danemark (89) et la Finlande (88).
Selon Klein Reporters, voici les racines du problème
Impunité et défaillances systémiques Transparency International attribue ce faible score à plusieurs facteurs structurels : impunité des hauts responsables, espace civique restreint et obstacles à l’accès à la justice. Le système judiciaire, souvent perçu comme politisé, souffre d’inefficacité et de pressions externes. Les secteurs des marchés publics, des ressources naturelles et de l’aménagement urbain restent particulièrement vulnérables à la corruption et au népotisme.
Des rapports récents soulignent comment la corruption dans la gouvernance foncière exacerbe les conflits, notamment dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, où les litiges autour des ressources alimentent les tensions séparatistes. Les initiatives gouvernementales, comme la Commission nationale anti-corruption (CONAC), sont fréquemment qualifiées de mesures cosmétiques. Si des arrestations de fonctionnaires de rang intermédiaire font parfois la une, les poursuites contre des figures influentes demeurent exceptionnelles. « Le système protège les siens », confie sous couvert d’anonymat un analyste basé à Yaoundé.
« Sans réelle volonté politique, ces classements ne bougeront pas. » La dépendance économique du Cameroun au pétrole, au bois et aux minerais — secteurs particulièrement exposés à la corruption — aggrave encore la situation. Les transactions foncières opaques déplacent souvent des communautés entières au profit d’élites, tout en accélérant la dégradation environnementale dans un contexte de changement climatique.
Conséquences économiques et sociales
Un cercle vicieux . Les effets de cette stagnation sont multiples et profonds. Sur le plan économique, la perception élevée de corruption dissuade fortement l’investissement direct étranger, qui reste inférieur à 1 % du PIB ces dernières années. Les investisseurs citent la bureaucratie lourde et les demandes de rétrocommissions comme des freins majeurs, préférant des marchés plus transparents comme le Rwanda ou le Botswana. Ce déficit freine la création d’emplois dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 13 %, alimentant l’émigration et la fuite des cerveaux.Sur le plan social, la corruption vide les services publics de leurs moyens.
Les fonds destinés à la santé et à l’éducation sont détournés, laissant les hôpitaux sous-équipés et les écoles surchargées. Dans un contexte de séquelles de la pandémie de Covid-19 et de crises humanitaires dans l’Extrême-Nord face à Boko Haram, ces détournements ont des conséquences mortelles. « La corruption tue indirectement », souligne un rapport de la stratégie de gouvernance foncière de l’Union africaine.
Politiquement, ce faible score alimente la défiance envers le régime en place, au pouvoir depuis plus de quatre décennies. Le mécontentement populaire s’est exprimé lors des manifestations de 2025 contre la hausse des prix des carburants, où les accusations de détournement ont amplifié les revendications de responsabilité.
Transparency International met en garde
La restriction de l’espace civique — via la répression des journalistes et des militants — ne fait que renforcer ce cercle vicieux en étouffant les lanceurs d’alerte et les voix réformatrices.
Des lueurs d’espoir subsistent néanmoins. La réaccréditation du chapitre camerounais de Transparency International en avril 2025 ouvre la voie à un engagement plus fort de la société civile. Des projets visant à renforcer la transparence dans les marchés du carbone forestier et les financements climatiques pourraient porter leurs fruits s’ils sont correctement mis en œuvre. Les experts recommandent de renforcer les organes de contrôle indépendants, de numériser les marchés publics pour limiter les interventions humaines et de nouer des partenariats internationaux pour traquer les flux financiers illicites. S’inspirant des succès régionaux, le Cameroun pourrait s’inspirer des politiques de tolérance zéro du Rwanda ou du recrutement basé sur le mérite au Botswana. « Le changement exige non seulement des lois, mais surtout leur application », a déclaré Delia Ferreira Rubio, présidente de Transparency International, lors de la publication de l’IPC 2025. « Les pays qui investissent dans la lutte contre la corruption récoltent des bénéfices concrets en termes de stabilité et de prospérité. »
Alors que le Cameroun fait face à ces défis, l’indice 2025 constitue un avertissement clair : la stagnation n’est pas une position neutre, c’est une érosion lente du potentiel national. Sans action décisive, le pays risque de se laisser distancer davantage dans un continent qui réclame de plus en plus de réformes.
Roly Londell Klein
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